Ana Mendieta – Le temps et l’histoire me recouvrent

L’exil est une obligation, un déracinement forcé qui nous arrache de notre habitat naturel pour nous éjecter vers des terres étrangères. Toujours dur et difficile à digérer, l’exil est à l’origine d’une transition brutale et d’une cicatrice indélébile.

 

L’exposition Ana Mendieta, Le temps et l’histoire me recouvrent au Jeu de Paume, explore la production filmique de l’artiste américano-cubaine ainsi que le corpus photographique issu des performances qu’elle fit au cours de sa courte carrière. Si bien son travail en tant que performeuse est très connu, sa création filmique l’est moins; l’exposition montre pour la première fois 104 oeuvres filmiques réalisés entre 1971 et 1981.

2018_Mendieta-02

Ana Mendieta, Creek, 1974, film super-8 ©The Estate of Ana Mendieta Collection, LLC. Courtesy Galerie Lelong & Co.

 

Syncrétisme Identitaire

Les premiers films montrés, tous tournés dans la “nature”, témoignent de l’importance des rituels et du syncrétisme symbolique dans la pratique artistique de Mendieta. Séparée de sa terre natale et amenée à s’exiler aux États-Unis, les vidéos examinent les conséquences de ce déracinement et se dressent comme les pièces manquantes de l’identité tripartite de l’artiste, notamment dans le film Anima, Silueta de Cohetes (Firework Piece) dans lequel on voit les contours de la silhouette de Mendieta allumée avec du feu. Emprunté à la tradition mexicaine des Toritos – feux d’artifices créés de manière artisanale – cette oeuvre est une mosaïque où l’artiste tisse des liens entre les différentes composantes de son identité (Mexique, Cuba, États-Unis).

2018_Mendieta-04

Ana Mendieta, Anima, Silueta de Cohetes (Firework Piece), 1976, film super-8 ©The Estate of Ana Mendieta Collection, LLC. Courtesy Galerie Lelong & Co.

 

Par ailleurs, Burial Pyramid, est un film où l’artiste est couverte par des pierres à Yagul, un site archéologique situé à Oaxaca, dans la côte Pacifique du Mexique. Mendieta est engloutie par la nature et devient une partie du paysage, en se positionnant dans la nature ou à l’intérieur de tombes archéologiques comme le montre la photographie Imágen de Yagul, elle fait des parallélismes avec le passé précolombien et sa propre temporalité, entre la santería et la religion catholique (1). Même si elle ne partage pas un lien de soit-disant “sang” avec ces peuples, elle s’intéresse à la disparition de ces cultures et à leur empreinte, au patrimoine qu’ils lèguent et qui trouve sa traduction dans l’esthétique rudimentaire de Mendieta. En outre, le Mexique sert comme intersection topographique entre Cuba et les États-Unis atténuant ainsi le choc culturel. Aujourd’hui le multiculturalisme est quasi devenu une norme, mais pour l’artiste cela représente une lutte, un fardeau qu’elle sublime à travers ses performances et les images issues de ces événements éphémères. La rupture trouve une forme primaire dans son oeuvre Ochún, une vidéo numérique où l’on voit encore les contours de l’artiste. Faite dans la côte de Florida, l’installation est dirigé vers Cuba, les ondes de la mer sont des appels silencieux vers sa terre natale et symbolisent la réconciliation, l’entente entre le pays qui l’accueille et le pays qui la vit naître.

 

Mendieta_05

Ana Mendieta, Burial Pyramid, 1974, film super-8 ©The Estate of Ana Mendieta Collection, LLC. Courtesy Galerie Lelong & Co.

 

 

Le corps féminin comme arme de combat

Durant les années 70, trois sujets hantent l’esprit des créatrices américaines: la nature, le corps et le féminisme. En 1971, l’historienne de l’art américaine Linda Nochi publie un essaie intitulé Why Have There Been No Great Women Artist? où elle parle de la place réservé aux femmes dans l’art. L’essai affirme que pendant toute l’histoire de l’art jusqu’à la fin du XIXème siècle, les femmes étaient confinés à être des modèles pour les artistes, leur prétentions à devenir comparables à leurs pairs masculins se voyaient interrompus par l’absence d’opportunités, les femmes ne pouvant pas dessiner des modèles nus. L’universalité de cette discrimination et ses conséquences (2) pousse Mendieta et autres artistes comme Barbara Kruger à voir le corps féminin comme un symbole des moeurs chrétiennes et des pratiques pudiques de l’Occident. Pour Mendieta, le corps et le sang deviennent des armes contre le patriarcat. Dans sa vidéo Sweating Blood , elle montre son visage en gros plan, au fur et à mesure que le temps passe du sang recouvre toute sa figure jusqu’à la fin du film. Fait en 1973, cette oeuvre du début de sa carrière fait référence à l’organe reproducteur féminin tout comme aux violences subies par les femmes chaque jour.

Mendieta_01

Ana Mendieta, Sweating Blood, 1973, film super-8 ©The Estate of Ana Mendieta Collection, LLC. Courtesy Galerie Lelong & Co.

 

En effet, les créations de Mendieta sont imprégnés de références au genre féminin, ses Volcans sont des dialogues entre le corps de l’artiste et le paysage qui l’entoure. Ils soulignent sa condition tout en lui permettant de créer un lien organique avec la nature. Dans nombre de cultures anciennes datant du paléolithique, la femme était perçu comme le noeud unificateur qui perpétuait la vie de la communauté (3), dans la pratique de Mendieta on retrouve la volonté d’exalter ce corps à travers les curves retrouvés dans Esculturas Rupestres ou encore sur Birth (Gunpowder Works).

Mendieta_13

Ana Mendieta, Volcán, 1979/1997, photographie, ©The Estate of Ana Mendieta Collection, LLC. Courtesy Galerie Lelong & Co.

 

Nature Éphémère: “ça a été”

Outre la fascination pour le corps, le choix de la photographie et de la vidéo comme témoins des performances de l’artiste est en relation étroite avec l’environnement dans lequel se déroulent ses actes. Artistes à ciel ouvert comme Richard Long, Robert Smithson ou James Turrell, Mendieta choisit la nature comme lieu privilégié pour réaliser ses performances et c’est à travers ses supports qu’elle prouve ce qui se passe en dehors du milieu muséal. Le land art alors est le résultat d’une contestation contre les institutions et les espaces des galeries; la photographie et la vidéo deviennent chez ces artistes, des supports documentant ce qui se passe loin, dans les grandes surfaces américaines, éloignés du mouvement citadin. Pour citer encore l’image de Yagúl, la performance se fait dans un endroit entouré de nature, la photographie ici est une impression, une image pour pour la postérité.

Mendieta_02

Ana Mendieta, Imagen de Yagúl, 1973/2018, photographie, ©The Estate of Ana Mendieta Collection, LLC. Courtesy Galerie Lelong & Co.

 

Mais au-delà de l’importance de l’empreinte, l’image vient renforcer le caractère éphémère des performances, c’est ainsi que la Chambre Claire de Barthes et son “ça a été” retentissent lorsque l’on regarde les images de Mendieta. Les oeuvres de l’artiste sont bel et bien une partie de sa mémoire, d’une mythologie fragmentaire qui donne des indices sans toutefois nous dire tout, c’est au spectateur de reconstruire le hors champs, de remplir les crevices vides de l’histoire de Mendieta. 

Mendieta_09

Ana Mendieta, Silueta de Arena, 1978, photographie, ©The Estate of Ana Mendieta Collection, LLC. Courtesy Galerie Lelong & Co.

 

L’exposition au Jeu de Paume, met en exergue l’importance de l’image dans le travail d’Ana Mendieta et la nature fictive qui précède l’utilisation du médium. Malgré qu’elle soit là pour témoigner, elle n’a pas une valeur documentaire mais plutôt une image fictive, un assemblage subjectif de son identité (femme, exilé artiste,…). Pour Ana Mendieta, l’exil n’est pas un état passager, il est une identité à part entière. 

 

 

 

 


  1. María Angela MOLINA, Guaraguao, Año 2, No. 4, 1997, p. 115
  2. Linda NOCHLIN, Why Have There Been No Great Women Artist?, 1971, version en ligne, p.14
  3. Malek ABBOU, “Méditations Taurines”, Artpress 2, N. 48, Juin/Juillet 2018, p.22

 

 

 

 

#anamendieta #jeudepaume #exil #art #photographie #landart #bodyart #féminisme #yagul #cuba #artiste #film #super8 #paris #rupestre #image #yetanotherartblog

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s